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Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Journaliste - Reporter, diplômée de troisième cycle en journalisme (Université Panthéon/Assas, Paris). Expérience en presse écrite et audiovisuelle. Rédaction : Articles, enquêtes, reportages, interviews, dossiers sur l'actualité économique, politique, sociale et culturelle du Maghreb, de l'Afrique et du monde arabe. Collaboration : Arabies, Magazine de l'Afrique, African Business, African Banker, CIO Mag, Le courrier de l'Atlas... Contact: hkernane@yahoo.fr


Une arabe en France

Publié par Hakima Bedouani-Kernane Journaliste sur 8 Juin 2017, 18:30pm

Catégories : #France

Fatma Bouvet de la Maisonneuve, médecin psychiatre, auteure et membre du CESE

Fatma Bouvet de la Maisonneuve, médecin psychiatre, auteure et membre du CESE

Paru dans Arabies, juin 2017

Fatma Bouvet de la Maisonneuve, auteure et essayiste, a publié en mars dernier Une arabe en France, une vie au delà des préjugés aux éditions Odile Jacob. 

Fatma Bouvet de la Maisonneuve est médecin psychiatre (hôpital Sainte-Anne, à Paris) et membre du Conseil économique social et environnemental (CESE). 

Vous êtes psychiatre et auteure d’ouvrages consacrés aux thèmes de la santé. Comment est née l’idée et l’envie d’écrire ce livre ?

En effet, j’ai d’abord écrit des livres sur les femmes face à l’alcool, sur la santé psychique des femmes actives et sur les mères face à l’enfance en souffrance. Des ouvrages issus d’une logique qui m’a toujours intéressée : celle d’établir un lien entre un constat social dysfonctionnant et ses conséquences psychiques sans tabous.

 

Car, la psychiatrie est une spécialité médicale qui fait appel à d’autres discipline des femmes telles que la sociologie, la politique et l’économie, lesquelles permettraient de mieux analyser et trouver des solutions. Ces expertises devraient sortir de leurs cloisonnements traditionnels pour le bien des individus.

 

Ce livre est dans la droite lignée des autres, mais il aborde un registre plus polémique : à la fois intime et collectif. En effet, je pense que les psychiatres sont des lanceurs d’alerte qu’on devrait d’avantage consulter, car les problématiques identifiées comme sociales s’expriment longtemps avant cela, dans le cadre de l’intimité d’une consultation de psychiatrie.

 

Je voulais rendre publiques les blessures ouvertes depuis tant et tant d’années chez certains de mes patients, afin que ceux qui détiennent la parole publique, sachent qu’il faut mesurer leurs propos sur certains sujets qui véhiculent des préjugés. Les idées préconçues et dévalorisantes adressées à des groupes sont blessantes pour les humains que l’on case dans ces groupes sans leur demander leur avis. Elles ruinent des vies, crispent les relations, dissipent tout espoir et les mènent vers nos cabinets de psychiatres, si ce n’est à des fins tragiques.

 

Mes patients m’ont beaucoup appris sur les dégâts que causent certains préjugés. Alors je me suis attelée à parler des idées reçues dont  j’ai été moi-même imprégnée. C’est ce qui a été le plus dur. Mais cela a été salutaire. Mandela écrivait « Médire en parlant des autres est certainement un vice, quand on parle de soi est une vertu »

    

Le titre de votre livre interpelle et le contenu relève des vérités, du vécu. Que véhicule le mot « arabe » dans l’imaginaire collective de la société française ?

 

J’ai souhaité que le titre soit provocateur et je l’assume parfaitement. J’ai utilisé une forme emphatique pour attirer l’attention sur ce que le mot «  arabe » suscite aujourd’hui, à tort. D’ailleurs, le lecteur est averti de ce choix lexical dès la première page. Je ne suis pas plus arabe que les français ne sont des francs. Je viens du Maghreb dont le fond de la population est berbère et qui a subi les nombreuses invasions que l’on connaît, y compris l’arabe.

 

"Arabes", c’est ainsi qu’on nommait les Maghrébins en France, du bout des lèvres comme si cela était une insulte, avant que le qualificatif de « musulmans » ne prenne le dessus, comme au temps de la colonisation. Certains s’excusent même de le prononcer ou s’arrêtent au milieu du mot, comme s’ils s’aventuraient sur un terrain glissant.

 

Je souhaitais rectifier cette perception péjorative et rappeler que les Arabes incarnent une culture, une civilisation, une langue qui est celle que l’on parle majoritairement dans la région d’où je viens. Je voulais affirmer que je n’ai aucun souci avec ma part d’arabité. J’en suis même fière autant que de toutes mes autres composantes identitaires. Ainsi, je n’accepte pas qu’elle soit l’objet de cette stigmatisation qui fait souffrir tant de personnes. Et tout le long de mon ouvrage, j’essaie de comprendre "pourquoi " cette dévalorisation, et j’appelle à en sortir.

 

 

La binationalité, centrée sur l’identité, l islam et l’intégration est devenue un des thèmes phares des débats politiques. Ce constat, qui s’amplifie depuis quelques années, a t-il nourri votre envie de briser les tabous persistants dans les deux rives ?

 

Tout l’objet de cet ouvrage est de briser les tabous et d’aller « au delà des préjugés ». Je souhaite montrer que la vérité n’est ni dans un camp ni dans l’autre. Je revendique le droit à l’imperfection universelle. Je veux également expliquer à quel point l’omniprésence de la question identitaire pollue les débats et nos vies. Car nous n’avons d’autres choix que de vivre tous ensemble aujourd’hui, d’où que l’on vienne qui que l’on soit. Ces débats, s’ils doivent avoir lieu, doivent être constructifs et non destructeurs. Or, jusque là, ceux qui les ont initiés n’avaient pour seul but que de séparer et briser des liens que nous nous devons au contraire de renforcer.

 

Il est effectivement plus facile de détruire que de construire. Je suis une optimiste, c’est pour pourquoi j’ai choisi de bâtir. Tous les jours, je cherche à mon modeste niveau à jeter des ponts entre les personnes, et entre les deux rives de notre mer commune. La multiculturalité existe, et ne pas la voir relève de la cécité. Et hélas, cette évidence est éludée de part et d’autre de la Méditerranée compte tenu de réactions hostiles et de rejets dont ont fait preuve certains politiques et leaders d’opinions. Alors que les binationaux, les trinationaux parfois, sont de véritables figures de proue de ce nouveau monde qui se dessine. Ils sont proches de plusieurs «  camps » et maitrisent des codes multiples qui permettent le dialogue.

 

Vous évoquez dans votre livre de nombreuses anecdotes liées à la bi culturalité. Selon vous, comment peut –on assumer sereinement sa binationalité lorsque persistent les méfiances, voire les rejets, aussi bien dans le pays d’origine que dans le pays d’adoption ?

 

Ces anecdotes viennent en effet de biographie de patients ou alors elles sont issues de mon parcours d’une immigrée tunisienne en France puis une binationale qui séjourne régulièrement en Tunisie. Je pense avoir cet avantage d’avoir grandi, fait mes études universitaires et d’avoir exercé en Tunisie en tant qu’interne dans les hôpitaux tunisiens. Cette partie de ma vie me protège des falsifications, que l’on veut m’imposer souvent, d’une histoire que je connais bien.

 

Je suis une Tunisienne de cette génération qui a grandi dans l’esprit du code du statut personnel qui donne aux femmes tunisiennes des droits dont d’autres femmes de la région ne bénéficient pas : l’instruction qui nous permet l’accès au sens critique et à la liberté.

 

Alors, pour assumer cette binationalité, il est préférable de s’affranchir des critiques inappropriées venant de toutes parts, de prendre de la hauteur... Il s’agit pour moi de saisir cette chance immense qui m’est donnée d’œuvrer, avec d’autres, pour dépasser ces méfiances, installer un dialogue plus fort et sincère et rétablir une confiance entre deux cultures qui se fréquentent depuis des siècles sans réellement se connaître.       

 

On évoque souvent la majorité silencieuse des Français de confession musulmane. Ce livre est –il un moyen de lui donner une voix, d’expliquer la complexité mais pas l’impossibilité, voire l’incompatibilité de vivre en toute sérénité sa foi et son attachement aux valeurs républicaines ?

 

Depuis quelques années, certains essaient de nous classer dans des cases. Comme si nous étions uniformes, que nous étions mus par les mêmes projets, animés par les mêmes idéaux ou que nos pensées étaient monolithiques. Or, la vie nous montre bien que la dichotomie n’est pas de ce monde si complexe. Le fait d’avoir soulevé que la pratique de la religion musulmane n’était pas compatible avec les valeurs républicaines est un mensonge éhonté. Les études récentes le montrent (cf. étude institut Montaigne Septembre 2016).  

 

Cette idée a fait le lit de la xénophobie prônée par certains à travers de sinistres personnages qui se réclament de la religion musulmane, mais qui terrorisent autant les musulmans que les non musulmans. La société française est métissée de fait. Près de 50% des mariages mixtes se font entre Franco Français - pour parler rapidement- et personnes d’origines africaines pratiquantes ou pas. C’est dire s’il y a compatibilité avec les valeurs de la république : on épouse la devise républicaine autant que l’on épouse ceux ou celles qui l’incarnent. Je souhaite montrer par ce livre à quel point ceux qui nous poussent vers une prétendue guerre de civilisations ont tort. Et ceci à travers des histoires de patients très éloquentes. 

 

Vous abordez la perception des regards croisés fantasmés dans les imaginaires collectifs avec beaucoup d’humour. Est ce un moyen plus subtil pour véhiculer des messages forts aux sociétés des deux rives ?

 

J’aime l’humour en général et l’auto dérision en particulier. Je pense qu’il ne faut pas trop se prendre au sérieux dans la vie. Il est vrai que l’humour est un moyen de parler de situations graves sans tomber dans le tragique. Et puis, il faut bien reconnaître que nous sommes doués d’humour ici comme là-bas. J’ai tenu à l’humour, "au parler cash" et à la sincérité. Certains lecteurs m’ont dit être passés du rire au larmes. 

 

Les français issus de l’immigration de 2e ou 3e générations manquent de connaissances des us et coutumes de leurs pays d’origines. Ce constat représente t –il un des éléments déclencheurs dans l’amplification du communautarisme ?

 

Je ne pense pas qu’il existe un communautarisme en France. Lorsque l’on compare à la Grande- Bretagne ou au Canada, nous réalisons notre chance de vivre dans une République "une et indivisible". S’il y a ébauche de repli sur soi entre « personnes qui se ressemblent », c’est bien qu’on les y a poussées par des injonctions qui les mettaient au ban de la société. Le livre cite en effet des réactions de déception de jeunes issus de l’immigration qui ont joué le jeu républicain et qui ont pourtant été écartés alors qu’ils respectent les règles. En témoignent les situations de discriminations dont la liste est longue à dresser ici.

 

En revanche, il est certain qu’encore aujourd’hui, chaque fois que je discute avec des enfants dits "de 2e ou 3e génération", je réalise à quel point mon statut est différent du leur en France. Car l’immigrée c’est moi, comme l’étaient leurs parents. Moi, j’ai grandi là-bas et je reste définitivement imprégnée par d’autres coutumes. C’est ainsi que je constate régulièrement ma totale étrangeté face à ce qui a été reconstruit ici en termes de cérémonies, croyances, expressions, usage de la langue, bref une tradition qui n’est pas la mienne.

 

Nous sommes les mêmes, mais pas tout à fait... Il m’arrive très souvent d’être étonnée de certaines pratiques. Le temps de l’éloignement, la distance qui s’éternise pour certaines familles, des parents trop occupés à faire vivre leurs familles, les troubles de la transmission narrative incitent à reconstruire une histoire à partir de fragments retenus de - ci de-là.

 

Selon vous, le communautarisme est –il cimenté par le fait religieux ou par un  attachement aux coutumes et pratiques cultuelles traditionalistes qui s’amplifient, par opposition au rejet de la société envers une partie de sa population issue de l’immigration?

 

Mon expérience professionnelle et personnelle me montre à quel point le communautarisme n’est pas français. Je décris dans mon livre certaines situations où l’on tente d’y pousser les individus, mais je persiste à penser que dernier n’a définitivement pas de place dans la république.

 

 Seulement, il est vrai que depuis quelques années, l’atmosphère idéologique en France est devenue si lourde et déplaisante que ce malaise se confond de plus en plus souvent avec le vécu des personnes issues de l’immigration. Ils s’entendent dire que « les musulmans » seraient une menace pour le socle des valeurs républicaines et la cohésion de cette société même qu’ils ont choisi de venir bâtir de leurs mains ou avec leur intelligence.

 

Les Arabes en général, ceux de France en particulier, sont divers, ils se débrouillent avec leurs croyances et leurs contraintes comme ils le peuvent. Ils ne veulent plus qu’on les enferme dans des cases sans même les convier à réfléchir sur l’étiquette qu’on leur accole.

 

L’histoire nous a montré les dérives lorsque l’on veut classer les individus par leur origine, leur couleur ou leur religion. La vraie modernité, c’est d’accepter que l’autre soit différent. Nous n’avons plus le choix, il est impossible de faire marche arrière : nous sommes déjà mêlés les uns aux les autres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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