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Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Journaliste - Reporter, diplômée de troisième cycle en journalisme (Université Panthéon/Assas, Paris). Expérience en presse écrite et audiovisuelle. Rédaction : Articles, enquêtes, reportages, interviews, dossiers sur l'actualité économique, politique, sociale et culturelle du Maghreb, de l'Afrique et du monde arabe. Collaboration : Arabies, Magazine de l'Afrique, African Business, African Banker, CIO Mag, Le courrier de l'Atlas... Contact: hkernane@yahoo.fr


Le cinéma de la francophonie

Publié par Hakima Bedouani-Kernane Journaliste sur 15 Avril 2018, 08:39am

Catégories : #Interviews

Sofia Djama

Sofia Djama

Le cinéma de la francophonie

Publié dans Arabies, avril 2018

 

Sophia Djema, scénariste et réalisatrice, est l’auteure du film Les Bienheureux.

 

Une nouvelle vague s’étend sur le cinéma algérien portée par la jeune génération, soucieuse de s’alléger de l’héritage des ainés et porteuse d’espoir et d’ouverture. Comment est née l’idée de traiter une thématique qui évoque cette composante de la société, francophone et laïque, qui se réduit face à l’émergence d’une société plus conservatrice ?

 

Ce projet était inspiré par une nouvelle que j’ai écrite qui évoque ce milieu que je connais, auquel j’appartiens. C’est celui de mes parents qui sont francophones et laïques. J’ai constaté que les personnes concernées par la problématique éprouvent le désir de rester dans le pays dans lequel ils acceptent que leurs espaces se réduisent petit à petit. Le thématique de ce film traite l’individualité dans cette société.

 

Les Algériens quinquagénaires ont cru en une Algérie de progrès, une Algérie plurielle, mais les conséquences de la guerre civile ont brisé leurs rêves. Les évènements des années 1990 ont été aussi mortifères, même si la sécurité est revenue dans le pays, la société est atomisée, car il n’ya pas eu de projet de société, ce vide a crée un archaïsme, lequel a réduit significativement la place de la femme dans la société.

 

L’évènement récent concernant l’attaque de la statue d’Ain Fouara, une sculpture symbole du patrimoine national à Sétif par un salafiste, est le l’exemple parfait de cette régression qui gagne la société algérienne. Ce qui me chagrine, c’est le fait que cette action soit véhiculée via une tribune qui a été diffusée par la chaine de télévision Ennahar, un des canaux de diffusion grâce auxquels des messages de régression font partie de la grille des programmes. Or, il est indispensable d’offrir à notre jeunesse d’autres perspectives en dehors du fait religieux.

 

Vous avez filmé le quotidien des protagonistes dans des endroits clos. Vous avez voulu refléter la réalité, celle qui consiste à dire : « pour vivre heureux, restons cachés » ?

 

C’est en effet ce que je voulais dire. Mais « vivre caché » rend malheureux, car on ne va à la rencontre de l’autre. On crée un micro milieu qui devient avec le temps mortifère. On voit d’ailleurs que les personnages du film ont perdu des espaces de vie, des espaces qui leur appartenaient. Les francophones sont aujourd’hui minoritaires, ce film évoque le droit des minorités et le droit à la différence. Pour y remédier, nous avons besoin de recréer des liens sociaux, notamment via l’accès à la culture qui permet de créer la mémoire collective, qui suscite les débats. En un mot, la culture crée la vie.

 

La blessure et les conséquences de la guerre civile sont  bien perceptibles dans les personnages. Quel message avez vous voulu transmettre ? 

 

En effet, mais mon message n’est pas dans l’idéologie. Les quinquagénaires sont extrêmement politisés, mais les jeunes ne le sont pas, il ya une désillusion par rapport à l’objet politique, ils n’ont pas d’intérêts dans ce sens. Je voulais démontrer l’impact de cette période sur la jeunesse, notamment la façon dont elle porte cette cicatrice. Le personnage de Fériel dans le film porte les conséquences d’un massacre, qui n’est définit par un nom, car, comme dans la réalité, ces cicatrices existent mais elles ne sont évoquées, et sans débat, elles resteront ouvertes. Les jeunes se sont créé des espaces réserves et un mode de vie qui leur est propre.

 

Une des scènes du film est un espace clos dans lequel des jeunes débattent de musique et de spiritualité. C’est presque philosophie qui est véhiculée par la musique…

 

En effet, le personnage de Réda le reflète parfaitement. Ce dernier avait une vision très personnelle de la pratique de la religion. Il donne une vision spirituelle à la religion, c’est une démarche à la fois philosophique dans laquelle le doute est un processus et une partie intégrante de la réflexion. Pour lui, la musique est un espace qui n’est pas antinomique avec la liberté, car il est confronté à la bigoterie, au reflexe social collectif, celui qui consiste à dire : « ne touche pas à la religion telle qu’elle est perçue dans la société ».

 

A travers le personnage de Réda, je voulais porter un discours du droit de l’individu par rapport au fait religieux comme un acte spirituel personnel. Cette scène porte l’audace de la jeunesse des deux protagonistes, Réda et Férial, lorsqu’ils échangent, ils se provoquent de leurs différences, mais au même temps, ils s’adorent. 

 

Vous déclarez que votre film ouvre le débat sur la société algérienne. S’agit –il d’évoquer des contrastes, des paradoxes, très visibles dans la société, que certains considèrent comme sujets tabous ?

 

La génération comme le personnage d’Amel, une féministe des années 1980, est une génération courageuse, c’est une génération qui s’est battue pour défendre des idéaux. Mais désormais, elles sont à l’arrière garde, techniquement et méthodologiquement. Cette génération n’a pas saisi les opportunités de transformation pour changer la donne lorsqu’il le fallait, c’est-à-dire dans les années 1980.

 

Quant aux jeunes, ils ont conquis l’espace, lucides face à la réalité, ils négocient avec en créant des territoires de liberté, ce qui leur permet d’avancer, car chaque pas est un gain de progrès.

 

Sur la question du statut de la femme, la législation nouvelle a été adoptée même si elle demeure difficilement applicable, notamment concernant les violences faites aux femmes, en raison des représailles et des pressions sociales. Pour y remédier, il faudrait engager des campagnes de sensibilisation pour expliquer aux femmes que la loi les protège. Quant aux jeunes, la question du genre et de la mixité, que je précise relative, sont acquises. 

 

Les contrastes de la société algérienne sont bien visibles, elles sont schizophrènes, névrotiques. Le contraste est d’autant plus visible dans le fait, car on assiste à la récupération des espaces, mais au même temps, on assiste aussi à la progression du port du voile intégrale salafiste dans la société. La pensée salafiste a été introduite dans le système scolaire, elle a laminé la pensée.

 

L’école, une institution de l’Etat, fabrique la société de demain. Or aujourd’hui, elle nage dans l’ignorance et l’archaïsme face auxquels il faudra se battre. Mohamed Arkoun, un éminent universitaire et spécialiste de l’islam, a travaillé sur l’institutionnalisation  et la sacralisation de l’ignorance. Nous y sommes et c’est un phénomène grave car il crée une société qui est dans la pérenélisation du Jehl (ignorance) qui crée le vide, le rejet de l’autre et la violence. Une situation qui impacte sur les libertés individuelles qui sont, rappelons le, protégées par la Constitution algérienne.

 

La  jeune génération de cinéastes a désormais une certaine visibilité à l’international. Le septième art est-il en train de renaitre avec un regard neuf qui traite des préoccupations actuelles suscitant soit l’adhésion ou le rejet ? Si oui, quelles sont actions à mener, les mesures à prendre pour mieux promouvoir et soutenir les porteurs de projets ?

 

Tout d’abord, il faudrait que les institutions se forment afin de comprendre les enjeux importants que véhiculent les arts. Je suis convaincue qu’il y a un besoin très important en termes de formation des techniciens et des administrations algériennes, en l’occurrence le personnel du ministère de la Culture afin que les porteurs de projets puissent atteindre les services ciblés avec plus d’efficacité et un gain de temps.

 

Il serait aussi nécessaire de revoir les dispositifs juridiques, notamment les statuts. Il faudra   développer des guichets spécialisés dans les différentes activités de la production cinématographique, y compris la mise en place d’un l’organisme qui sera chargé du financement des projets, à l’image du CNC en France.

 

Il est impératif que le cinéma algérien soit encadré par une législation qui imposerait aux différents opérateurs économiques des taxes qui seront injectées dans le financement des arts. Ces financements devraient être répartis par secteurs, dont le cinéma. Considéré comme une industrie, le cinéma nécessite un gros budget. Plus concrètement, il faut mettre en œuvre des mécanismes cohérents qui sont nécessaires à la promotion du cinéma, en étroite collaboration avec les acteurs du secteur.

 

La jeune génération est très créative, porteuse de projets, mais a besoin de soutien pour les concrétiser. C’est une génération de transition qui bouillonne d’idées et qui attend d’être portée par des instititutions qui aspirent au progrès.

 

Selon vous, l’accueil réservé au film par le public étranger est sans arrières – pensées et dépourvue de clichés communautaires. Connaissant les mécanismes qui caractérisent la société algérienne d’aujourd’hui, le regard sera t-il, selon vous, porté par une adhésion des uns et une critique sévère du courant conservateur ?

 

Le premier public international de ce film était italien. Lors de la projection du film à la Mostra de Venise, ce dernier s’est identifié aux personnages, c’est le contexte méditerranéen, avec ses archaïsmes semblables aux nôtres, notamment concernant la question de la femme, qui explique cette adhésion. Je suis ravie car, le public s’est identifié au cinéma néoréaliste italien des années 1970. 

 

Même s’il traite des sujets spécifiques, le cinéma a pour vocation d’être un langage universel qui véhicule les émotions. Le sujet de mon film qui traite du conflit des générations, sur les passations et l’angoisse de l’avenir, il évoque aussi le vie du couple. Ce sont des thèmes qui concernent l’humain, avec les spécificités exacerbées par les terreaux locaux. 

 

Quant au public algérien, il y a aussi ceux qui ont déjà détesté le film avant même de l’avoir vu, par le fait qu’il soit produit par des étrangers et plus spécifiquement par la France. La bande annonce du film, qui montre les francophones, est rejetée par le courant conservateur.

Personnellement, il m’est arrivé aussi de détester des œuvres, mais après les avoir lues ou vues, donc ma réponse consiste à dire : regardez le film, on débattra après.  

 

Je pense aussi qu’une partie du public, des couples similaires à Amel et Samir, vont rejeter le film, car il évoque l’échec, un constat dur à assumer. Je suis consciente également du fait que les nationalistes primaires vont penser que ce film donne une mauvaise image de l’Algérie.

 

La société algérienne post décennie noire a besoin de procéder à une analyse objective sur sa transformation. Les intellectuels et les artistes sont des leaders d’opinions qui créent les débats. Etes vous décidée à porter et à poursuivre le vôtre ?

 

Faire un film, c’est de se mettre dans une posture publique, cela consiste à dire ce que l’on pense des faits sociaux et la description du regard que porte sur la société algérienne. Par conséquent, je m’expose, je deviens donc une parole, un point de vue que j’assume totalement. Car ce qui me rend heureuse, c’est est ma liberté de penser, d’écrire et de réaliser.

 

Lorsque le pays arrivera à produire plus de films, que l’offre sera plus étoffée, la critique ne sera plus caractérisée par le négatif, elle sera tout simplement une critique cinématographique caractérisée par une adhésion ou pas.

 

Les Bienheureux a reçu des prix - Mostra de Venise et  DiFF de Dubaï -, une consécration…  

 

Le long-métrage a reçu le prix de la meilleure actrice pour Lyna Khoudri avec le personnage de Férial à la Mostra de Venise, ce qui a donné au film une très belle visibilité à l’international. Le Brillant Award, un autre prix sur la liberté d’expression, d’opinions et de religions lui aussi été attribué. Le Film a eu aussi le prix de la meilleure première œuvre au Festival de Namur, un prix décerné par un jury d’étudiants en cinéma venus de plusieurs pays. Ce prix nous permettra de distribuer le film en Belgique.

 

Nous avons aussi reçu le prix du Meilleur Premier film au festival Cinemed de Montpellier, avec mention spéciale grand prix, et enfin le prix du Festival international de Dubaï pour la Meilleure Réalisation. L’édition de cette année était une consécration pour le cinéma féminin engagé.

Et pour conclure, Lyna Khoudri est pré nominée pour le meilleur espoir féminin aux Césars, ce qui en soi une très belle consécration. 

 

Dans votre long métrage, le désespoir et la force de résistance de la jeunesse algérienne sont bien représentés. Comment expliquez vous cette particularité qui caractérise la société qui consiste à dire : « nous sommes sortis de la guerre civile, mais à quel prix »?

 

Nous sommes sortis de cette guerre civile avec des centaines de milliers de morts, et aussi avec un esprit mortifère. Le traumatisme post - guerre civile existe et n’a pas été prise en charge de façon efficace, ce qui a créé des névroses et des violences, et une marginalisation d’une partie de la population, dont la jeunesse. 

 

Cela dit, et pour conclure, je dirais que l’Algérie est appelée incontestablement à évoluer. Je suis convaincue qu’elle s’en sortira de ces archaïsmes, de ses maux, pour un monde meilleur.

 

 

 

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