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Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Journaliste - Reporter, diplômée de troisième cycle en journalisme (Université Panthéon/Assas, Paris). Expérience en presse écrite et audiovisuelle. Rédaction : Articles, enquêtes, reportages, interviews, dossiers sur l'actualité économique, politique, sociale et culturelle du Maghreb, de l'Afrique et du monde arabe. Collaboration : Arabies, Magazine de l'Afrique, African Business, African Banker, CIO Mag.. Contact: hkernane@yahoo.fr


Algérie: Un système managérial déficient ?

Publié par Hakima Bedouani-Kernane Journaliste sur 15 Janvier 2013, 09:10am

Catégories : #Économie Algérie

Publié dans Arabies, janvier 2013

Systeme-managerial-Algerie.-Arabies.jpg

Face aux dysfonctionnements, scandales de corruption, passe-droits et favoritisme, les experts n’hésitent pas à évoquer le manque de compétences managériales en Algérie.

Il est bien connu que la bonne gouvernance politique est un préalable et une condition sine qua non à la bonne gouvernance économique. La performance du système managérial instaure un climat de confiance partenariale. Une bonne stratégie managériale permet également de consolider la compétitivité de l’entreprise, de faciliter les financements et d’attirer les ressources humaines les plus compétentes. Qu’en est-il du système managérial algérien ?

Après trente années d’économie sociale, une décennie noire marquée par une grave crise socioéconomique et une guerre civile sanglante, le pays décide de relancer son économie en état de berne.

Avec le retour d’une stabilité relative et l’explosion du prix des hydrocarbures, le gouvernement algérien engage des réformes qui lui permettent d’effacer sa dette et de se constituer, au fil des années, des réserves de change confortables lui permettant de relancer ses activités économiques. Cependant, face aux nombreux dysfonctionnements, les experts en économie parlent d’absence de compétences managériales en Algérie.

L’absence de stratégies dans la conduite des projets d’envergure et le manque crucial de compétences managériales empêchent le pays d’aller vers le développement escompté. Pourtant, le gouvernement dépense sans compter, notamment en procédant à la restructuration et à l’effacement des dettes des entreprises publiques, à la mise en œuvre de programmes de mise à niveau des PME, à la réalisation de grandes infrastructures pour combler l’énorme déficit que connaît le pays dans ce domaine.

Force est de constater que l’administration publique algérienne pèse très lourd sur la scène économique. À cela il faut ajouter qu’une grande méfiance des pouvoirs publics est enregistrée quant à l’émergence d’un secteur privé, lequel jouerait un rôle majeur dans l’augmentation de la richesse productive qui sortirait le pays de sa dépendance des hydrocarbures.

Pis encore, corruption, passe-droits et favoritisme sont des pratiques courantes de la haute administration. Ce mode de gestion, défavorable au développement économique du pays, est remis en cause par de nombreux économistes algériens. 

Gestion déplorable. 

Abdelmadjid Bouzidi, professeur d’économie, explique : « L’État est un mauvais gestionnaire d’entreprises de production, d’autant plus que les managers à qui il confie la direction de ses entreprises publiques continuent d’être choisis plus par critère de fidélité politique que sur celui des compétences techniques et managériales. »

D’après de nombreuses sources, les entreprises publiques sont minées par une gestion déplorable, à l’image de l’opérateur public Algérie Télécom qui se trouve dans une situation très précaire, en décalage avec les objectifs tracés par le ministère de tutelle. Selon son nouveau président-directeur général, Azouaou Mehmel, dans une lettre adressée à ses employés lors de sa prise de fonction : « Algérie Télécom n’a pas encore réussi son passage du statut d’opérateur de réseau régi administrativement à celui d’opérateur de services centré sur le client et à l’écoute de ce dernier. »

De son côté, Benyahia, professeur en relations internationales et expert, a indiqué que 40 % des entreprises nationales sont en difficulté car elles font face à « des déficiences de compétences notamment managériales ». Dans un entretien accordé à un journal algérien, cet expert explique que, pour y remédier, « il est nécessaire de se remettre à la planification et à la stratégie ». De leur côté, les chefs d’entreprises accusent l’État d’« immobilisme économique ». Le blocage des projets d’investissement, le favoritisme dans l’octroi du foncier et un retour du dirigisme des années du socialisme sont les signes d’absence de stratégie de management des activités économiques du pays.

Réda Hamiani, le patron des patrons a récemment déclaré : « Le Maroc et la Tunisie ont une stratégie de développement sur cinq, dix et quinze ans, ce n’est pas le cas en Algérie. On n’a pas de vision sur ce que sera l’Algérie en 2020, 2030. » Quant à Kamel Benkoussa, économiste et financier basé à Londres, dans un entretien accordé au journal algérien Liberté, il affirme : « une mauvaise gestion déstabilise fortement l’environnement des affaires ». De plus, les économistes dénoncent le gaspillage des ressources financières et le renforcement de l’économie rentière. « Le pétrole est une malédiction dès lors que la gestion des gouvernants est irresponsables », ajoute-t-il.

Rachats et cessions. 

On constate que la gestion des dossiers de rachats, de cessions et de partenariats avec les opérateurs économiques étrangers montrent des imperfections et des manques qui coûtent très cher à l’État algérien. Dans ce domaine précis, les exemples ne manquent pas : Djezzy (Vimpelcom), Sonatrach-Anderko, Sonatrach-Mearck, Gas Natural, etc. L’exemple le plus révélateur du manque de stratégie de gestion efficace et optimale des affaires économiques concerne celui du rachat de l’opérateur de téléphonie mobile Djezzy par le gouvernement algérien. En effet, le gouvernement, par esprit de patriotisme, souhaite récupérer Djezzy, mais à quel prix ?

Le processus de négociations est tronqué, entre autres, par le désaccord sur le prix de la cession – estimée par la Deutsch Bank à 3,5 milliards de dollars et par le cabinet d’affaires international Shearman and Sterling LLP France à 6,9 milliards de dollars. Cette situation conflictuelle, qui empêche les parties de trouver un accord depuis près de deux ans, pourrait les conduire à avoir recours à un arbitrage international.

Les économistes algériens n’hésitent pas à évoquer la naïveté des autorités nationales dans la gestion de cette affaire considérée comme un scandale politico-financier. Ils évoquent les largesses avec lesquelles la licence de téléphonie mobile à Orascom Télécom Holding (OTA), premier propriétaire de Djezzy, a été octroyée lors de la signature de l’accord le 5 août 2001. Plus concrètement, l’État algérien s’est engagé, à travers l’article 6, à refuser toute disposition de nature à remettre en cause les droits et avantages octroyés à OTA sur une durée de quinze ans (jusqu’en décembre 2016).

  Systeme-managerial-Arabies-2.jpg

 

Contrats de partenariat.

Alors, les gestionnaires du dossier ont-ils pris le temps d’étudier toutes les facettes du contrat de partenariat avec OTA avant de conclure cet accord ? A-t-on fait des études viables permettant d’établir une stratégie sur l’évolution du marché de la téléphonie mobile dans le pays à court, moyen et long termes en tenant compte de la pénétration du marché national, de la diversification de l’offre, mais également de l’éventualité de rachat ou de cession de l’entreprise par un partenaire national et/ou étranger ?

Pis encore, les experts économiques constatent des défaillances dans la gestion de ce litige et expliquent que les autorités algériennes auraient pu régler ce démêlé avec plus de discernement dès lors que le changement de l’actionnariat d’OTA autorise l’exercice du droit de préemption par la partie algérienne (en résiliant le contrat par le retrait de la licence).

Alors une question se pose : Pourquoi l’État algérien insiste-t-il pour débourser près de 7 milliards de dollars dans le rachat d’une entreprise qui n’a investi que 850 millions sur le marché algérien ? Est ce par patriotisme économique ?

Dans tous les cas, les économistes ne croient guère à cette thèse. « Le patriotisme n’est certainement pas le protectionnisme : l’État gendarme, la fermeture économique, le repli sur soi qui débouchent sur la régression, l’absence de perspective […]. Le patriotisme économique, c’est la mobilisation efficace de toutes les potentialités de la société pour la faire progresser, c’est la gestion rigoureuse, efficace, courageuse de toutes les opportunités qui s’offrent au pays », explique Bouzidi à ce sujet.

Le manque de transparence et de souplesse dans le traitement des dossiers porte préjudice à la crédibilité de l’État dans la gestion des affaires économiques d’envergure. Dans une déclaration à un quotidien algérien, maître Lezzar Nasr Eddine explique : « un manque flagrant de cohérence est constaté dans le traitement de l’opération du rachat de Djezzy ».

L’absence de transparence sur l’entité en charge du dossier est troublante. En effet, plusieurs ministères sont concernés par cette affaire de rachat : Poste et des télécommunications, Industrie, PME et Promotion de l’investissement (principal organisme qui gère les investissements et les participations de l’État), ainsi que Finances. Sans oublier que l’Autorité régulant le marché des télécommunications (ARPT), tout simplement écartée de la gestion de ce dossier. Les économistes évoquent un contexte dans lequel on note une « absence déplorable de gouvernance juridique ». Cité par un quotidien algérien, Ali Mebroukine reproche à la partie algérienne « une absence d’offensive, une frilosité et une faiblesse dans la stratégie de négociations ». Le secteur de l’énergie n’est pas en reste. Le groupe pétrolier Sonatrach, première compagnie africaine, a eu plusieurs litiges avec les compagnies pétrolières étrangères comme l’américaine Andarko, la danoise Mearsk et l’espagnol Gas Naturel.

En effet, la Sonatrach et la compagnie américaine Andarko sont finalement parvenues à un accord à l’amiable sur le paiement de la taxe sur les profits exceptionnels, à la suite de la loi instaurée en 2006 par l’ex-ministre de l’énergie par Chakib Khelil (impliqué dans les affaires troubles de la gestion des contrats conclus avec la compagnie nationale des hydrocarbures). Cette dernière stipule que les groupes étrangers présents sur le marché algérien doivent payer un impôt sur les profits exceptionnels. Or, cette loi n’étant pas rétroactive, elle ne s’applique donc pas aux contrats de partenariats antérieurs. Raison pour laquelle les experts ont expliqué que la compagnie nationale des hydrocarbures a violé les accords passés avec ses partenaires étrangers. En conclusion, cette mesure, qui était censée être bénéfique pour le trésor algérien, devient ruineuse et coûtera 5,2 milliards de dollars à l’État pour dédommager les deux groupes pétroliers Andarko et Mearsk (4,4 milliards de dollars pour le premier et 920 millions de dollars pour le second). Les pouvoirs publics, gestionnaires de ces partenariats, auraient-ils omis d’inclure des clauses dans les contrats pour pallier à des situations exceptionnelles (augmentation de la production, nouvelles découvertes de pétrole, chute ou hausse vertigineuses des prix du brut, etc.)

Selon le quotidien algérien El Chourouk, le groupe canadien SNC-Lavalin aurait également obtenu des faveurs du ministère algérien de l’Énergie et des Mines lors de l’attribution du contrat de construction et d’exploitation de la centrale électrique de Hadjret Ennous : attribution de terrain, eau de mer et de gaz gratuitement. Ces largesses coûteraient à l’État algérien 670 millions de dollars. Il faut dire que la presse fait état de nombreux scandales économiques et financiers notamment dans le cadre de la passation de contrats relatifs à la réalisation des infrastructures d’envergure et/ou des études stratégiques.

Dysfonctionnements. 

Pourtant, il existe des dispositifs législatifs, réglementaires et institutionnels qui permettent d’éradiquer les dysfonctionnements des institutions économiques et les affaires de corruption. Comment peut-on expliquer le décalage énorme entre les intentions et les faits ? À ce propos, Farid Benyahia, consultant et économiste, s’interroge sur « la compatibilité des lois et les décrets sur le terrain ». Le flou et l’ambiguïté qui caractérisent les dépenses publiques à tous les niveaux sont les signes de la faiblesse de la visibilité et de la cohérence de la politique économique.

« Il est temps que l’Algérie soit enfin gouvernée par de véritables esprits visionnaires, capables de définir une stratégie de développement économique claire et articulée, secteur par secteur, qui lui permettrait de rentrer dans le XXIe siècle », explique Benkoussa au sujet de sa vision pour sortir le pays de son immobilisme économique. La nomination d’Abedelmalek Sellal va-t-elle changer enfin la donne ? Affaire à suivre…

Une grande méfiance des pouvoirs publics est enregistrée quant à l’émergence d’un secteur privé, lequel jouerait un rôle majeur dans l’augmentation de la richesse productive qui sortirait le pays de sa dépendance des hydrocarbures

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