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Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Journaliste - Reporter, diplômée de troisième cycle en journalisme (Université Panthéon/Assas, Paris). Expérience en presse écrite et audiovisuelle. Rédaction : Articles, enquêtes, reportages, interviews, dossiers sur l'actualité économique, politique, sociale et culturelle du Maghreb, de l'Afrique et du monde arabe. Collaboration : Arabies, Magazine de l'Afrique, African Business, African Banker, CIO Mag.. Contact: hkernane@yahoo.fr


Benjamin Stora, historien et universitaire

Publié par Hakima Bedouani-Kernane sur 3 Novembre 2011, 18:22pm

Catégories : #Interviews

Interview publiée dans New African, novembre / decembre 2011

 ''Oui pour la reconnaissance et les excuses pour certains faits ''

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Entretien avec Benjamin Stora, historien et universitaire sur le travail de mémoire entre l'Algérie et la France

L'Algérie et la France devraient - elles porter un autre regard sur leur histoire commune?

Il faut toujours porter un regard différent sur sa propre histoire. Les impératifs du moment, les novelles découvertes dana les archives, les nouvelles thématiques et les nouveaux témoignages ont encouragé l'Algérie et la France à changer, petit à petit, leur regard sur l'histoire qui les unit.  Ce regard va d'ailleurs évoleur en continu. D'un autre côté, certains faits de l'histoire ne changent pas comme la nécessité d'acquérir son indépendance et en finir avec le système colonial. Le regard sur les faits et les évènements qui ont permis d'aboutir à l'indépendance peut changer et évoluer avec le temps. Ces faits peuvent être analysés de manière différente, en fonction des résultats des études et des recherches que les protagonistes des deux bords de la Méditerranée ont éffectués dans ce domaine. 

 

Vous dites que la mémoire entre les deux pays est en conflit. Peut-on espérer qu'elle s'apaise, puisqu'ils restent liés non seulement par une histoire coloniale, mais également par une proximité géographique ? 

Bien évidemment, l'Algérie et la France sont en conflit de mémoire parce que la guerre de l'indépendance algérienne renvoie à un nationalisme politique très présent en France. L'Algérie était considérée comme une partie du territoire français. A l'indépendance de l'Algérie, les nationalistes ont, ainsi, perdu une partie de leur propre territoire. C'était comme une amputation douloureuse et tragique. A contrario, pour les Algériens, l'autodétermination du pays était une affirmation de la nation, une réappropriation de la patrie. C'est la raison pourlaquelle on considère cette opposition et cette confrontation comme conflictuelle entre les deux nationalismes. Ce sont deux façons de regarder l'Histoire. L'histoire qui lie l'Algérie à la France est complexe et difficile. Elle ne ressemble pas à l'histoire coloniale avec le Maroc, le Sénégal ou l'Indochine. Comme je viens de le préciser, pour les nationalistes français l'Algérie était un territoire totalement intégré à la France, au même titre que la Bretagne ou la Savoie. Ceci étant dit, il y'a cette particularité qu'il faut mentionner : la grande majorité de la population musulmane n'avait pas les mêmes droits que les français et les Européens installés en Algérie. C'était une bizarrerie historique due au fait que l'Algérie soit, en même temps, un territoire français et un territoire colonial. Ces deux aspects cohabitaent dans le même territoire, c'est à dire rattaché à la Métropole et aussi considéré comme un territoire colonisé avec, comme on disait à l'époque, " des indigènes". Cette bizarrerie a fini par la guerre de l'indépendance du pays. Ce qui nous amène à dier qu'il est très difficile de concilier les points de vues, car pour beaucoup de Français, l'indépendance de l'Algérie est comme une perte d'une partie d'eux mêmes, alors que pour les Algériens c'est plutôt une réappropriation légitime de leur histoire. 

 

Pendant la colonisation, les Français comme les Algériensont envisagé une politique d'assimilation. Qu'en disent les historiens?

Contrairement à ce qu'on croit, la politique d'assimilation n'a pas été véritablement mise en oeuvre par la France. Le terme ''assimilation'' signifie l'égalité juridique, alors qu'elle n'a jamais été réalisée en Algérie. C'était une promesse non tenue par l'occupant. Ce qui était voulu et pensé, concernait plutôt une assimilation culturelle et non juridique. La conquête de l'Algérie n'a jamais fait l'objet, tout au long du XIX e siècle, d'une véritable politique d'assimilation définie et bien pensée. Il faut savoir qu'entre 1830 et 1870, l'idéologie de l'époque était axée sur la conquête. C'était des actions militaires qui consistaient à déposséder et s'approprier les terres tout en refoulant les populations autochtones dans les hauts plateaux, et à élargir la domination française dans le pays colonisé. La France s'est focalisé sur la construction des villes et des infrastructures comme, par exemple, les routes et les hôpitaux. En 1870, la France ne savait pas quoi faire de l'Algérie. C'est à partir des années 1870 à 1880 que les autorités coloniales ont essayé de rattacher administrativement l'Algérie à la France. Ce qui fût: l'Algérie est devenue française, et ce à travers la création de trois départements français : Alger, Constantine et Oran. C'est pendant la période de l'entre- deux- guerres, qu'il y'a eu cette volonté d'accorder la nationalité française à une petite élite, qui en fait la demande, et ce sous certains critères comme l'appartenance à l'armée française ou la possesion d'une richesse personnelleet/ou familiale. Toute cette évolution a duré près d'un siècle. L'histoire de la colonie française en Algérie a commencé, donc, par une conquête violente, un rattachement administratif et une association à très petite dose. Néanmoins, la promesse de l'égalité n'a pas été tenue. Cette situation allait engendrer, bien évidemment, une rupture totale avec la France et la naissance du nationalisme algérien. Ferhat Abbas, le personnage emblématique du nationalisme algérien, qui arevendiqué l'assimilation, ensuite l'égalité des droits, a fini par développer une pensée nationaliste qui consistait à dire que : " cette France ne veut pas de nous, alors nous allons être nous mêmes"

 

Que pensez-vous de ceux qui souhaiteraient instaurer le travail de mémoire par une arsenal juridique?

L'instauration de l'Histoire par les lois est toujours suspecte. Cette question a été rejetée par les historiens français. En Algérie, la loi n'est pas encore effective. L'écriture de l'histoire doit être faite par les historiens dont les travaux se transmettent de génération en génération. Le travail de recherche s'effectue en utilisant les archives, les manuels scolaires, et en recueillant les témoignages. C'est l'unique façon de faire, et elle ne peut être réalisée ni par les législateurs ni par les politiques. 

 

Dans le contexte de l'extrême violence de la guerre d'Algérie, comment est-ce possible d'instaurer des relations apaisantes? 

C'est une chose tout à fait possible si on arrive à faire accepter aux Français l'idée que l'Algérie soit indépendante et que cette autodétermination fût inéluctable. Il faudra également que les Algériens regardent la réalité des faits de la guerre d'indépendance, notamment ce qui concerne les rivalités entre les leaders de la révolution, la question des harkis et le problème lié au départ des pieds noirs. L'Algérie doit regarder son histoire en face. En un mot, il faudrait qu'ils aient un examen d'acceptation des évenements historiques. Ce travail prend du temps. Pour ce faire, il faut mettre à contribution, des deux cotés  de la Méditerranée, le travail de recherche des historiens et les acteurs des faits. Ce travail peut-être réalisé également par l'apport d'oeuvres cinématographiques, par la littérature, etc. Il faut utiliser tous les aspects qui permettent le rétablissement de la vérité, et la diffuser dans les sociétés française et algérienne. 

 

Le travail de mémoire a t-il évolué ces dernières années ?

Absolument, le travail des historiens a beaucoup progressé. L'historien algérie Mohamed Harbi et moi- même, nous avons dirigé, en 2004, un travail de recherche sur la question du travail de mémoire. Notre contribution a , d'ailleurs, été diffusée en Algérie et en France. Ce travail consistait à restituer l'ensemble des points de vue sur la qustion de la mémoire. Il faut donc siganler que des colloques sur des personnages historiques importants dans l'histoire de la colonisation et la guerre d'Algérie, ont également été organisés. Le dernier en date, qui portait sur le nationaliste Messali hadj, a eu lieu en septembre 2011 à Tlemcen, dans l'ouest algérien. Un autre colloque sur le général de Gaulle est aussi en cous de préparation. Le travail de mémoire est perturbé par la peur d'affronter la vérité et de la redécouvrir. Cette vérité est dérangeante et compliquée. Depyuis plus de cinquante ans, des histoires officielles ont été installées dans les deux pays. En Algérie, le Front de Libération nationale FLN a plongé certains acteurs dans l'anonymat presque total. Après 1962, des personnages charismatiques comme Mohamed Boudiaf, Krim Belkacem et Ahmed Khider étaient considérés comme des vaincus, d'autres ont été éliminés. Ces choses non évoquées officiellement sont considérées comme des trous de mémoire. En France, le discours dominant , et non dit officiellement, est celui qui insinue que la France '' a apporté la lumière'' à l'Algérie. Elle a construit le pays et les Algériens font preuve d'ingratitudes. C'est un discours dominant qui circule dans la société de manière évidente, et qui n'est pas assumé comme tel. Or la vérité historique serait d'expliquer que le système colonial était completement inégalitaire, et que les Algériens musulmans n'avaient n'avaient pas accès aux droits civiques et politiques. Les Algériens étant des nationalistes, même si certains d'entre eux étaient attachés à la France, voulaient leur indépendance.  C'est justement ce point important que les Français ne veulent pas comprendre. Ils ne comprennet pas, non plus, que les Algériens militaient en France pendant la guerre. De l'autre côté de la Méditerranée, on ne peut pas concevoir, non plus, que des Algériens pouvaient être contre le FLN. C'est justement cette complexité qu'il faut restituer. 

 

Les lois d'amnisties intégrées dans les accords d'evian aveint comme objectif de se protéger contre les poursuites judiciaires. Qu'en pensez-vous ?

Effectivement, ces lois, aui ont été renforcées par d'autres en 1964, 1974 et 1982, sont un arsenal juridique qui a été mis en place pour ne pas trainer les exactions commises pendant la colonisation et la guerre d'Algérie. Ce sont des lois qui entretiennent l'amnésie. D'ailleurs, j'ai évoqué ce sujet dans mon livre ''La grangrène et l'oubli'', publié il y'a vingt ans. 


Les jeunes générations ont envie que le travail de mémoire avance plus vite. Quel est votre sentiment sur cette question? 

 Effectivement,  je constate l'intérêt que portent les nouvelles générations aux recherches, aux rencontres et aux débats qui tournent autour de la question de mémoire. Lors du dernier colloque sur Messali Hadj, il y avait plus de 1000 participants. C'est énorme. Aussi, malgré l'existence et la résistance de la vérité officielle, les travaux historiques ont-ils été et d'autres sont en cours d'élaboration dans le pays.  Avec la publication de romans et la réalisation de films, la jeune génération se bat et écrit l'histoire sur papier. Il faudra s'appuyer sur ce mouvement, cette dynamique. Soyons positifs et prenons appui sur le dynamisme des travaux accumulés et les créations pour fournir aux générations qui arrivent de nouveaux horizons. la guerre d'Algérie est un objet d'histoire, il ne faut surtout en faire un objet de légitimation du présent. Il y'a un épisement à ce niveau. Il ne faut pas déchirer la page, seleument savoir la tourner sans la déchirer. C'est fondamental. Les blessures ne vont pas s'effacer pour autant, mais on doit regarder vers l'avenir sinon on restera encore très longtemps dans la rumination du passé.

 

Êtes-vous pour la reconnissance ou les excuses ? 

Je suis pour la reconnaissance des faits. Cela fait plus de trente -cinq ans que j'écris sur le sujet. Il faut avancer pas à pas, enfaisant des films, des documentaires, expliquer les faits. Déconstruire les stréoptypes. C'est un travail tétanesque. Je sui favorable à des excuses pour des évènements concrets comme ceux du 17 octobre 1961, la torture, les mines aux frontières, les essais nucléaires, etc. Il faut que l'État français reconnaisse ses massacres. Pas d'excuses dans l'abstrait, mais des excuses pour les faits. Ce sont des divergences que j'ai avec des amis algériens qui exigent des excuses globales. car je pense que la dénociation idéologique ne nous fait pas avancer, contrairement à la reconnaissance des faits et aux excuses qui s'imposent. 

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