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Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Journaliste - Reporter, diplômée de troisième cycle en journalisme (Université Panthéon/Assas, Paris). Expérience en presse écrite et audiovisuelle. Rédaction : Articles, enquêtes, reportages, interviews, dossiers sur l'actualité économique, politique, sociale et culturelle du Maghreb, de l'Afrique et du monde arabe. Collaboration : Arabies, Magazine de l'Afrique, African Business, African Banker, CIO Mag.. Contact: hkernane@yahoo.fr


Gilles Kepel, politologue

Publié par Hakima Bedouani-Kernane Journaliste sur 6 Mars 2012, 15:48pm

Catégories : #Interviews

Interview Gilles Kepel, spécialiste de l'islam      

Publiée dans le Magazine de l'Afrique, Mars - Avril 2012

 

KEPEL Gilles photo C. Helie Gallimard COUL 1 01.12

Professeur à Sciences Po, politologue et spécialiste du Moyen -Orient et du monde arabe, Gilles Kepel est un expert reconnu. Rencontre

A votre avis comment les leaders des partis islamistes, qui ne disposent pas de culture de gouvernance, vont-ils être en mesure de gérer une réalité du terrain très complexe et en situation de crise ? 

La gestion du pays va poser un très grand problème pour les islamistes et ils en sont, d'ailleurs, assez conscients. Les dirigeants du parti Ennahdha sont très soucieux de modérer leurs propos afin de ne pas effrayer ni s'aliéner la classe libérale et bourgeoise laquelle est seule en capacité de gérer l'État. Les islamistes sont en train de créer des passerelles avec les libéraux pour gérer le pays. Ghannouchi et Hammadi Jebali parlent également de démocratie et déclarent que les Tunisiennes peuvent s'habiller comme elles veulent. D'un autre côté, les islamistes sont également soumis à la pression d'une base revendicative du mouvement salafiste qui s'exprime en termes ultra-religieux. D'ailleurs, les incidents survenus à la faculté de Manouba à Tunis et ceux du village de Sejnane, à Bizerte, le démontrent bien. Les islamistes sont pris entre le marteau et l'enclume. 

De plus, la situation économique en crise complique davantage la gestion du pays. L'activité touristique est en panne et les grèves se succèdent. la police du gouvernement d'Ennahdha intervient et réprime les ouvriers afin de les remettre au travail. Pour résorber le chômage, les leaders du parti sont également sont égalemen obligés de s'allier avec les entrepreneurs issus de la bourgoisie laique francophone. Ce pour dire que l'incertitude est très significative dans le pays. En revanche, la situation est plus grave en Égypte. D'après les informations des banquiers, le pays va être en défaut de paiements dans quelques mois. Depuis la chute de Moubarek, plus de 9 milliards de dollars ont quitté légalement la pays. On n'ose, donc, pas imaginer les sommes sui sont sorties illégalement. les investissements sont quasi inexistants. L'économie égyptienne va être confrontée à des problèmes majeurs.

 

En quoi la situation égyptienne semble t-elle plus chaotique et sa gestion plus compliquée ? 

 La situation sociale chaotique de l'Égypte se répercutera sur la vie poltique. La question qui se pose est la suivante : les Égyptiens vont -ils être sous perfusion saoudienne? Je m'explique, les Saoudiens sont présents dans le pays à travers d'une part, le mouvement salafiste qui détient le quart des sièges au parlement et sur lequel ils exercent un grand contrôle, et d'autres part, ils entretiennent des relations priviligiées avec les militaires. En revanche, ils considèrent les Frères musulmans comme  les ennemis de leur régime. L'autre aspect qui explique la complixité du terrain égyptien, c'est l'armée qui n'est pas désireuse, à mon sens, de faciliter la passation des pouvoirs aux Frères musulmans. Cela dit, l'aarivée au pouvoir des frères est inéluctable. Les islamistes égyptiens, qui seront confrontés à des grandes difficultés économiques et sociales, vont être rejetés aussi vite qu'ils ont été applaudis par la population. J'en suis convaincu, car les islamistes vont être confrontés aux réalités du terrain, pas facile à gérer, comme aux revendications populistes des mouvements radicaux. 

 

L'islam politique, qui s'essaye à la pratique du pouvoir, doit -il cohabiter avec les autres forces politiques ?

Bien évidemment. En Égypte, les mouvements islamiques ont obtenu un résultat considérable, avec 75% des voix au parlement. Néanmoins, la mouvance islamique est divisée. Les frères musulmans préfèrent conclure une aalinace avec les libéraux pour gouverner. Cela dit, la difficulté pour eux est de pouvoir concilier le populisme utopique des radicaux avec la réalité du terrain. Une réalité frappée par une crise économique et sociale. Je pense que les pays arabes devaient passer par trois étapes essentielles : la première étape était celle de l'explosion sociale et le renversement des despotes, la deuxième était celle des élections, et la troisième concernera la prise en charge de la crise économique et sociale. Cette étape va être particulière, car l'islam politique va connaitre des transformations profondes. 

 

L'idéologie islamiste sera t-elle contrainte de s'adapter aux aspirations de la population arabe en matière de laicité et de démocratie ?

L'islam politique a pu cohabiter avec la laicité en Turquie. Car cette dernière bénéficie d'un contexte particulier : c'est un pays laic depuis le début du siècle dernier. Dans les autres pays, on n'en est pas encore là. En outre, concernant la démocratie, tous les mouvements islamistes qui ont joué le jeu électoral ont juré, la main sur le coeur, qu'ils étaient, désormais, convaincus de la validité des principes démocratiques. Le parti Ennahdha, par exemple, qui était putchiste dans les années 1980, semble être convaincu de la démocratisation. Ce revirement a été possible grâce à l'expérience acquise par les cadres éxilés en Europe. Les partis islamistes sont divisés comme l'a été, autrefois, le Parti communiste dans la France d'après guerre. Une partie de hiérarchie pense qu'il faudra construire une sorte de mélange entre islam et démocratie, et l'autre considère que la démocratie est un instrument qui permet d'aariver au pouvoir pour appliquer la charia. Quant à la logique des élécteurs, elle se réfère à un corpus de valeurs islamiques qui ont été enseignées avec constance durant les 25 dernières années. En effet, l'enseignement a été confié par les dictateurs aux religieux dans le but d'acheter la paix sociale. Tous ces facteurs ont crée une situation très compliquée à gérer. 

Les Islamistes ont promis de respecter les droits fondamentaux comme les droits des femmes par exemple. Or, des pressions sont exercées dans les universités et des condamnations s'élèvent sous prétexte d'atteintes au sacré ( projection de Persépolis, de Marjane Satrapi, par NessamTV). Va t-on vers une révolution identitaire et culturelle de la société arabe ? 

 Vous savez lorsque les révolutions arabes ont éclaté, l'Occident a manifesté sa grande satisfaction. ce dernier, qui a pensé que la notion du djihad allait disparaitre, constate également que la jeunesse arabe est comme la jeunesse de l'Occident, elle est démocrate et présente sur les réseaux sociaux comme Facbook et Twitter. Façon de dire, c'est formidable, les rabes nous ressemblent. Or la réalité est beaucoup plus complexe, car les révolutions arabes se déroulent simultanément sur deux registres: d'un côté le soulèvement de la classe urbaine, éduquée, de la place Tahrir ainsi que les Tunisois qui revendiquent la démocratie, et d'un aute côté ce que j'appelerai le '' levain de la révolution'', plus particulièrement en Égypte, une révolution islamique dont le vocabulaire est '' Thawra'', '' Intifada'', '' Inquilab'', des mots qui font partie des traditions et de l'histoire du monde musulman dans sa lutte de ''délégitimisation"" des détenteurs du pouvoir, ce qu'on appelle en arabe " El hakem a dhaalim". Le mot d'ordre du Printemps, c'était "l'istibdad'' ( le despotime) et " El fassad"( la corruption), des termes qui figurent dans le Coran. Ce mixte est très difficile à dénouer. On peu dire que le monde arabe devient plus complexe à partir du moment où il entre dans la mondialisation. Au sein de l'Assemblée constituante tunisienne, quatre députés binationaux ont été élus sous les couleurs d'Ennahdha. il n'est pas exclu que ces derniers puissent être adjoint au maire ou autre en France. La logique démocratique arabe s'exprime dans un vocabulaire islamique. Le fait quils soient élus démocratiquement leur permet de dire qu'ils sont démocrates. Or il y'a une nuance importante entre les deux notions.

 

L'islam modéré de l'AKP turc est -il un modèle, une source d'inspiration pour les islamistes tunisiens, marocains et égyptiens ? Serait -il transposable dans ces pays ? 

Le parti islamiste modéré AKP turc est effectivement la référence absolue des Tunisiens d'Ennahdha, mais beaucoup moins celle des Égyptiens. Ces derniers considèrent l'AKP comme un instrument du pouvoir de lÉtat turc, un antogoniste traditionnel de l'État égyptien. Lorsque le Premier ministre Erdogan a fait sa tournée en Tunisie, en Libye et en Égypte, il a été moins bien accueilli en Égypte et ce , malgré la proximité idéologique entre frères musulmans égyptiens et l'AKP. Il est perçu comme une courroie de transmission des intérêts de l'État turc. Cela dit, l'AKP peut être considéré comme un modèle car il a ssuré une cohhésion sociale, il a transformé et développé le monde rural et réalisé de la croissance grâce aux accords qu'il a conclu avec les entrepreneurs de la bourgeoisie francophone d'Anatolie.  Le miracle économique turc est un peu semblable au miracle économique chinois. En revanche, l'AKP se trouve aujourd'hui confronté à un certain nombre de difficultés dans son environnement politique immédiat, notamment avec le problème kurde. Décapité par le parti, l'état major turc se trouve également affaibli. Même constat pour l'armée égyptienne qui se trouve dans une situation délicate en cas de conflit dans la région. 

 

Croyez-vous à la pérennité de l'islam politique ?

 Non. Dans Djihad, expansion et déclin de l'islamisme, que j'ai publié en 2000, j'ai expliqué comment la mouvance islamiste était profondément scindée entre les radicaux et les islamistes qui souhaitaient intégrer la démocratisation dans leur mouvement. Cette division allait casser le socle de référence islamique. Après le 11 septembre 2001, on a demandé mon expulsion de l'université puisque Ben Laden avait gagné temporairement, mais sur le long terme j'avais raison. Nous avons, donc, cette phrase de l'exacerbation de la violence engendrée par Al Qaida. Cette dernière s'est déclinée à partir de 2005-2006. Aujourd'hui, elle n'existe plus comme réfèrent politique, mais elle s'est transformée à travers des révolutions arabes où on assiste à l'émergence des paris islamistes qui se réclament comme étant issus de la démocratie. Aujourd'hui, ces mouvances, qui ne sont plus dans les actions caritatives, sont confrontées à des échéances réelles qui consistent à gérer les affaires de l'État. L'islamisme politique est voué à des transformations internes extrêmement importantes.

 

Ces transformations vont-elles le dénaturer ? 

On va voir. Vous savez, lorsqu'on entre en poltique, on est obligé de faire des compromis. Cela dépendra des actions qui seront adoptées, qu'elles soient pour ou contre l'islam politique. 

 

L'islam politique a t-il un projet de société ? 

La situation est encore floue. Les salafistes égyptiens étaient jusqu'à lors contre la politique. Pour maintenir une paix sociale dans les quartiers populaires, ces derniers ont été, d'ailleurs, utilisés par Moubarak contre les frères musulmans. d'un autre côté, les Saoudiens qui voulaient avoir un levier dans le système politique égyptien ont encouragé les salafistes à changer de stratégie à 180° et de passer ainsi de l'apolitisme au système politique. Acteullement, l'essentiel pour les salafistes est le vote des pauvres et des misérables. une population qui ne possède rien et qui se référer aux lois divines, car elle considère que les lois humaines ne lui laissent aucun espoir.

 

Malgré la victoire des islamistes modérés, peut-on s'attendre à l'émergence d'un islam plus rigoriste et/ou à une éventuelle confrontation entre les deux courants? 

 Je pense que oi, car la situation recoupe un conflit beaucoup plus large. Le Qatar soutient els frères musulmans et Ghannouchi en Tunisie, ainsi que des mouvements en Libye, alors que l'Arabie saoudite soutient les salafistes. Je crains que l'Égypte ne soit, en effet, déchirée entre ces deux courants. 

 

Peut-on remettre en question l'autorité des institutions religieuses dans les sociétés rabes, notamment dans le cas où seraient remis en cause certains acquis comme la double culture et/ou la sécurité des minorités religieuses ne serait plus assurée? 

C'est exactement ce qui se passe en Égypte où les Coptes commencent à être persécutés. L'autorité du partriache, qui était considéré comme trop calqué sur le système de Moubarak, est aujourd'hui remise en cause. Les exemples ne manquent pas comme la fois où de jeunes coptes ont été écrasés par les blindés de l'armée lorqu'ils ont voulu contester la destruction d'une église par les salafistes, à Assouan. une autre fois, des généraux qui devaient assister à la messe de Noel copte, le 7 janvier dernier, ont également été hués par les salafistes. Toujours en Égypte, des salafistes ont demandé que le grand imam d'El Azhar soit élu par les étudiants et les professeurs. 2videmment, c'est une tentative de contrôle de la plus haute autorité de l'islam sunnite qui était jusqu'à lors proche de l'appareil politique égyptien. La grande question est de savoir dans quelle mesure les grands imams d'El Azhar vont pouvoir conserver leurs postes? 

 


 


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