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Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Journaliste - Reporter, diplômée de troisième cycle en journalisme (Université Panthéon/Assas, Paris). Expérience en presse écrite et audiovisuelle. Rédaction : Articles, enquêtes, reportages, interviews, dossiers sur l'actualité économique, politique, sociale et culturelle du Maghreb, de l'Afrique et du monde arabe. Collaboration : Arabies, Magazine de l'Afrique, African Business, African Banker, CIO Mag.. Contact: hkernane@yahoo.fr


Maroc: un modèle social inefficace ?

Publié par Hakima Bedouani-Kernane Journaliste sur 22 Novembre 2012, 16:24pm

Catégories : #Économie Maroc

Publié dans Arabies, novembre 2012

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Le gouvernement doit faire face à l'épineuse question de la réforme du mode de fonctionnement de la caisse de compensation. 

Pour préserver le pouvoir d’achat, réduire les inégalités sociales et éradiquer la pauvreté, la caisse de compensation, créée en 1941, a vu son budget exploser ces dernières années. En 2012, le budget de son fonctionnement de cette caisse étrangle le celui de l’État. En effet, cette dernière, déviée de ses objectifs premiers, est aujourd’hui non seulement remise en cause en raison de son inefficacité mais sa réforme semble également être un défi insurmontable pour le gouvernement chérifien.

Les dépenses de la caisse de compensation, évaluées à plus de 52 milliards de dirhams au titre de l’année 2011, étranglent le budget de l’État. Ce budget colossal, consacré essentiellement au soutien des produits de large consommation tels que la farine, l’huile et, le gaz butane, ne cesse de croitre au fil des années. L’explosion du budget de fonctionnement de la caisse de compensation est expliquée, entre autres, par la surchauffe des prix du pétrole et des matières premières sur les marchés internationaux. Ainsi, selon une étude du Conseil de la concurrence, 83,6% des subventions accordées par la caisse de la compensation (soit 43 milliards de dirhams) sont destinées aux produits pétroliers : essence, gasoil, fuel et gaz butane. Quant aux subventions accordées aux produits alimentaires de base comme la farine, et  le blé et le sucre, elles sont respectivement de 3,4 et 5 milliards de dirhams. 

 A la veille de l’élaboration de la future loi de finances 2013, la caisse de la compensation retient l’attention des politiques et des experts économiques qui appellent à une refonte profonde de son mode de fonctionnement. Sans cette réforme, le déficit budgétaire atteindra un seuil des plus critiques et plongera l’économie marocaine dans le chaos. « Nous prévoyons une charge qui pourrait s’élever à 60 milliards de dh dont 51 milliards seulement pour les produits pétroliers et le gaz » a souligné Najib Benamour directeur de la caisse de la compensation lors d’une réunion organisée au ministère des affaires générales. Une crainte qui se confirme en raison de la tendance haussière des prix du brut ainsi que les prévisions de la flambée des prix des produits alimentaires matières (le blé, la farine et le sucre).

 Chantier national. De son côté, Nadjib Boulif, ministre délégué auprès du chef du gouvernement chargé des affaires générales et de la gouvernance, a indiqué que la caisse de la compensation s’est égarée de ses objectifs. Par conséquent, le gouvernement considère que sa réforme est « un chantier national qui nécessite l’adhésion de l’ensemble des acteurs dans le cadre de la concertation et d’une approche participative ». Alors que le chef du gouvernement Abdelillah Benkirane a souligné à l’intention de la presse nationale que l’absence de cette réforme de la caisse de compensation « entrainerait un déficit budgétaire de 7,5% », le directeur du haut commissariat au plan HCP Ahmed Lahlimi précise que « le déficit frôle les 9% ».

 Dysfonctionnements, manque de visibilité stratégique, objectifs non atteints et une facture salée - qui accentue le déficit du budget de l’État - sont des problèmes récurrents liés au mode de fonctionnement de la caisse de compensation. Sa réforme a toujours été une des priorités des gouvernements successifs. Aujourd’hui, elle devient une urgence nationale. En effet, l’ampleur des dépenses de la caisse de compensation est un fardeau menaçant non seulement les équilibres macroéconomiques mais également la stabilité sociale du pays. Inefficace et injuste, la caisse de la compensation a été mise en œuvre pour un objectif de préserver le pouvoir d’achat des ménages les plus démunis (34% de la population totale selon le HCP). Or, elle a été déviée de son objectif premier. Et pour cause, 20% des ménages les plus aisés perçoivent 75% des subventions alors que 20% de la population la plus défavorisée qui ne perçoit que 1% des ces aides. Pie encore, les industriels sont les grands bénéficiaires des diverses subventions. Les produits de première nécessité comme le sucre, la farine et le gaz butane sont détournés par les entreprises industrielles consommatrices de matière première, comme l’industrie agroalimentaire, et sont utilisés dans les circuits de transformations et de production. A titre d’exemple, sur 4,5 milliards de dirhams de subventions pour le fioul, 1,5 milliards sont accordés aux industriels comme l’Office chérifien du phosphate (OCP) et 3 milliards à l’Office national de l’électricité (ONE). Les groupes industriels utilisateurs de farine et de sucre, reçoivent respectivement 96,1 % et 95,1% des aides de l’État.

 

Produits subventionnés. En raison de leur coût onéreux, le gouvernement marocain est dans l’obligation de réviser la liste des produits subventionnés. Les conclusions d’une étude réalisée par Le Conseil national de la Concurrence (CNC) sur ‘’les produits subventionnés dans le cadre des dispositifs de la Caisse de la compensation’’ sont sans équivoque : « les subventions sont couteuses et inefficaces ». Pis encore, les économistes affirment qu’un surenchérissement est pratiqué sur les prix des produits de première nécessité qui sont réutilisés dans la fabrication des produits finis et semi- finis notamment dans la filière agroalimentaire.

Pour y remédier, le président du Conseil de la Concurrence du Maroc Abdelali Benamour appelle au « rétablissement de la vérité sur les prix des produits ». Les circuits de distribution et la situation de monopole de certains groupes industriels comme Cosumar (Compagnie de sucrerie marocaine qui détient le monopole sur le marché du sucre) et Samir (une compagnie détenue par la firme saoudienne Corral) sont pointées du doigt. Car cette situation de monopole porte préjudice au pouvoir d’achat des consommateurs marocains, classe moyenne comprise. Les gouvernements successifs, conscients de l’importance de la réduction du budget des aides indirectes aux industriels n’ont pu faire aboutir leurs projets de réformes. En 2009, le gouvernement El Fassi n’a pas réussi à supprimer les aides aux industriels (Coca-Cola, Cosumar etc.) puisque son gouvernement a donné son aval pour l’octroi d’une enveloppe budgétaire de 70 millions de dirhams de subventions de la caisse de compensation.

Le Conseil de la concurrence appelle à la libéralisation des filières de production et de transformation des produits subventionnés (les produits pétroliers compris) afin de mettre fin aux pressions et/ou monopole des lobbys industriels sur le marché. Plus concrètement, les aides de l’État pour les opérateurs économiques devraient se traduire uniquement par une modulation fiscale comme la suppression de la TVA et/ou les droits de douanes à l’importation.

Limitation des aides. Quant aux représentants des associations de protection de consommateurs, ils appellent à la suppression pure et simple des subventions sur les produits pétroliers au profit des entreprises et des industriels. Mieux encore, Azziz Abdelali, directeur général de l’Office interprofessionnel des céréales et légumineuses ONICL, plaide pour la limitation des aides aux produits alimentaires de base : sucre, farine, blé, etc.

Cela dit, la libéralisation des filières et des prix ne va-t- elle pas accentuer les inégalités sociales déjà très marquées dans le pays ?  En effet, lors d’une rencontre organisée pour débattre sur les perspectives socioéconomiques de 2012/2013, Habib El Malki, président du Centre marocain de la conjoncture (CNC), a souligné son inquiétude quant à la détérioration du pouvoir d’achat de la classe dite moyenne (estimée à 53% de la population) dans le cas de l’application de la réforme de la caisse de compensation envisagée par le gouvernement Benkirane. Certains observateurs expliquent que la réforme de la caisse, basée sur les aides directes aux plus défavorisés, se fera au détriment de la grande majorité de la population composée de la classe intermédiaire.

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Le ciblage de la population bénéficiaire des subventions étatiques est inefficace, car il n’est pas orienté vers les plus nécessiteux. Et pour cause, 4,9% de ces aides seulement sont destinées à la population défavorisée. Selon l’étude effectuée par le Conseil de la concurrence, 13,1% de la population vivant en dessous du seuil de la pauvreté bénéficient de 257 DH / personne / an pour les subventions du gaz butane alors que les couches les plus favorisées, qui représentent près de 30% de la population, bénéficient de 585 DH /personne/ an. Le même scenario se répète pour les produits alimentaires subventionnés dont le sucre et la farine pour lesquels les plus pauvres perçoivent beaucoup moins que les plus aisés à savoir 106 dh contre 229 DH / personne /an pour le sucre et 59,2 DH /personne /an contre 166 DH/ personne /an pour la farine.

Les économistes conseillent de mieux cibler les bénéficiaires parmi les veuves, les femmes divorcées, les handicapées et les personnes âgées pour lesquels on attribuerait des aides directes. Le gouvernement Benkirane tablerait sur une aide allant de 500 à 600 dirhams par personne et par mois. Il faut dire que la pauvreté et les inégalités sociales ne cessent de croitre ces dernières années au royaume chérifien. Selon le Programme des Nations unies pour la Population PNUD, près de 2,5% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour au Maroc. Selon le groupe fédéral de la chambre des conseillers, le Maroc compte pas moins de 8 millions d’analphabètes dont 38% sont des enfants de 10 à15 ans et 47% des femmes.

Pour plus d’efficacité, le chef du gouvernement a appelé à la bancarisation des couches sociales les plus défavorisées qui permettrait ainsi de chiffrer la population qui sera visée par les aides directes de l’État. Dans son intervention consacrée aux objectifs du pays dans le programme de développement humain à la chambre des conseillers, en août 2012, le chef du gouvernement a indiqué que le Maroc a réalisé des progrès incontestables en matière de réduction de l’extrême pauvreté et la lutte contre la faim. « La famine représente une honte pour notre pays et c’est pourquoi, à mon sens, il est nécessaire de mettre un terme à la caisse de compensation qui bénéficie aux plus riches pour mieux cibler ceux qui ont réellement besoin » a t-il expliqué à ce sujet dans les colonnes d’un quotidien marocain.

Selon les économistes, le soutien du pouvoir d’achat passe par la baisse des prix, lesquels sont étroitement liés à la règle économique de l’offre et de la demande où la concurrence loyale joue un rôle prépondérant.

Salaires. Néanmoins, la stabilité et la transparence de la politique tarifaire ne garantissent pas, à elles seules, le maintien du pouvoir d’achat des ménages car ce dernier reste également tributaire de l’augmentation de leurs revenus. Selon les statistiques officielles, 20% des ménages marocains ont un salaire mensuel de moins de 1930 dirhams (190 euros), 40% un salaire de moins de 2892 dirhams et 60 % un salaire de moins de 4 227 dirhams.

Les économistes et les politiques – opposition comprise - appellent le gouvernement à prendre des décisions urgentes pour éviter au pays un plan d’austérité drastique qui sera appliqué sous le diktat des institutions de régulation internationales comme le Fonds monétaire international FMI. Une situation de vulnérabilité que le pays a déjà connu dans les 1980, comme l’a indiqué Nabil Benabdellah, ministre de l’habitat, de l’urbanisme et de la politique de la ville, qui a, lors d’une rencontre avec la presse, a souligné que : « Nous n’avons pas atteint ses chiffres depuis les années quatre vingt ».

Quoi qu’il en soit, les marges de manœuvre du gouvernement Benkirane sont très étroites. Le pouvoir en place n’aura, peut-être d’autres choix que d’avoir recours à un emprunt international (recommandé d’ailleurs par le Conseil de la conjoncture). Le modèle social du Maroc est-il inefficace ? A en juger par l’augmentation de la pauvreté et les inégalités sociales, le pays n’a d’autre choix que de revoir sa copie.

 

 

 

 

 

 

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