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Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Hakima Bédouani-Kernane - Journaliste

Journaliste - Reporter, diplômée de troisième cycle en journalisme (Université Panthéon/Assas, Paris). Expérience en presse écrite et audiovisuelle. Rédaction : Articles, enquêtes, reportages, interviews, dossiers sur l'actualité économique, politique, sociale et culturelle du Maghreb, de l'Afrique et du monde arabe. Collaboration : Arabies, Magazine de l'Afrique, African Business, African Banker, CIO Mag.. Contact: hkernane@yahoo.fr


Tunisie : Une atmosphère trouble

Publié par Hakima Bedouani-Kernane Journaliste sur 7 Décembre 2012, 08:53am

Catégories : #Politique

Publié dans Arabies, décembre 2012

Les Tunisiens craignent aujourd’hui une islamisation forcée et la destruction des acquis modernistes et laïcs de la société. 


Le ralentissement des activités économiques, l’instabilité sociale et les débordements sécuritaires font craindre le pire aux citoyens qui ont tant espéré de leur révolution.

 La Tunisie vit un climat politique très tendu depuis des mois. Des tensions, des malaises, des heurts et des violences inédites sont quotidiennement relatés par la presse nationale et internationale. Cependant, ces dernières semaines, cette tension est montée d’un cran. 

En effet, le ralentissement des activités économiques, l’instabilité sociale et les débordements sécuritaires font craindre le pire aux citoyens qui ont tant espéré de leur révolution. Une révolution considérée comme singulière dans le monde arabe. Celle qui devrait aboutir à l’instauration d’une Tunisie démocratique, moderne et laïque. Force est de constater que la violence contre les intellectuels et les artistes, les prêches incendiaires dans les mosquées et les intimidations contre les laïcs pleuvent et surprennent ceux qui croyaient en avoir fini avec le dirigisme et la violence.

L’expérience démocratique tunisienne va-t-elle être vouée à l’échec ? L’islam politique tel que revendiqué par les partis politiques religieux est-il définitivement un ennemi de la démocratie ? Se dirige-t-on vers la radicalisation du parti Ennahda ?

 

À vrai dire, le parti islamiste au pouvoir est accusé de complaisance avec les extrémistes religieux. Les Tunisiens craignent une islamisation forcée et la destruction des acquis modernistes et laïcs de la société. La remise en cause du statut personnel de la femme et la criminalisation des blasphèmes – défendus par les conservateurs religieux –, sont des signes forts de l’islamisation radicale de la société. « Les débats sur l’application stricte de la charia concernant le port du voile, l’adoption, le code du statut personnel de la femme et la polygamie sont les signes d’une régression sociétale qui se confirme jour après jour depuis la révolution du Jasmin », explique Safia, une tunisienne résidant en France. Dans une déclaration à la presse, Karima Souid, députée d’Ettakattol, déplore : « en matières de libertés et de droits humains, le préambule ne traduit en rien les valeurs et les principes pour lesquels les Tunisiens sont descendus dans la rue il y a deux ans ».

Alors, les libertés de manifester et de s’exprimer ainsi que les droits fondamentaux des femmes acquis depuis des décennies sont-ils plus que jamais menacés dans le pays ? La Tunisie, pays arabe avant-gardiste – dans l’octroi des droits égalitaires aux femmes depuis plus de cinquante ans – a envisagé d’introduire dans un projet de loi constitutionnel « un rôle complémentaire à la femme au sein de la famille », lequel a provoqué un tollé.

Des indignations et la colère des femmes et des démocrates ne sont pas fait attendre. Des manifestations ont été organisées par les féministes devant le Parlement pour réclamer le retrait pur et simple de ce projet de loi discriminatoire.

La Tunisie se dirige-t-elle vers la consécration de la charia comme fondement de l’État ?

Dans tous les cas, une atmosphère trouble a désormais envahi la scène politique. Dans ce climat Ennahda et les groupuscules salafistes tentent de contrôler les médias, la police, et essaient également d’infiltrer le système éducatif et l’administration. Depuis quelques semaines, des vidéos circulant sur la toile confirment le double discours de Rached Ghannouchi, leader du parti Ennahda, quant à l’application d’un islam radical dans le pays. Officiellement islamiste modéré et laïc, Ghannouchi semble bien cacher son jeu. La modération qu’il prône est aujourd’hui remise en cause par l’opinion publique nationale et internationale. Certains observateurs affirment qu’à travers ses messages il conseille et encourage les salafistes à manifester plus de patience et à « prendre le temps pour capitaliser les acquis ».

Ghannouchi explique clairement sa stratégie en indiquant que les islamistes sont : « passés, en un an, de sous terre au pouvoir ». Pour islamiser la Tunisie, il conseille de créer des associations et des écoles coraniques pour enseigner la religion aux Tunisiens. « Aujourd’hui vous, les frères, vous avez le contrôle des mosquées. Celui qui veut créer une radio, une télé, une école qu’il le fasse ! Mais pourquoi êtes-vous pressés ? Il faut être patient », explique-t-il dans une vidéo.

Depuis le jour de cette diffusion, l’opposition, la presse et de la société civile accusent les islamistes d’Ennahda de connivence avec les mouvements radicaux pour l’instauration de la charia dans la Constitution du pays. En effet, une autre vidéo sur Internet est diffusée sur les réseaux sociaux (une conversation téléphonique entre Rached Ghannouchi et un des leaders du mouvement salafiste Béchir ben Hassen), à la fin d’octobre dernier. Elle révèle le discours caché du leader d’Ennahda, message dans lequel il prône le recours à un référendum pour l’instauration du 1er article de la Constitution concernant l’application de la charia.

À la suite de cette affaire, un coup de tonnerre a retenti lorsqu’un groupe de 75 députés (sur les 217 que compte l’Assemblée nationale constituante) a signé une pétition réclamant la dissolution du parti Ennahda (à la tête du gouvernement depuis octobre 2011).

Il faut dire que le jeu des leaders d’Ennahda est ambigu… Ils acceptent, dans leur discours officiel, les fondamentaux démocratiques alors que dans la clandestinité, ils manifestent leur rejet des revendications démocratiques des autres courants politiques. Pis encore, Ennahda est accusé par une partie de la société civile et de l’opposition de laxisme face à la répétition des scènes de violences entre islamistes radicaux et forces de l’ordre.

À ce sujet, le Syndicat national des forces de sécurité intérieure et l’Union nationale des syndicats des forces de sécurité tunisienne ont protesté en publiant un communiqué commun dans lequel ils dénoncent « la passivité surprenante des pouvoirs exécutif et législatif dans la lutte contre les attaques directes et méthodiques ».

De son côté, le porte-parole du parti politique Al-Massar, Samir Taieb, explique que cette situation d’insécurité est : « le résultat du laisser-aller, avec les dépassements des salafistes, adopté par le ministère de l’Intérieur durant près de deux ans  ». Quant au porte-parole du parti Ettakatol, Mohamed Bennour, allié d’Ennahda au pouvoir, il qualifie le discours de Ghannouchi de « dangereux ».

De plus, la tension entre les différents partis politiques est à son paroxysme. Elle monte chaque jour d’un cran. Dans une tribune publiée dans la presse, Ahmed ben Mustapha, ancien ambassadeur, qui plaide pour la mise en place d’un régime politique basé sur une répartition équilibrée des pouvoirs, a expliqué qu’il existe « une divergence et un clivage profonds entre les courants politiques modernistes et les courants politiques conservateurs sur le choix du modèle de société ».

Aussi, lors d’une interview accordée à RFI en marge du sommet de la francophonie à Kinshasa (RDC), le président tunisien Moncef Marzouki, laïc du centre gauche, a estimé que l’accord qui a été conclu avec le leader d’Ennahda était basé «sur la promotion d’un État laïque et d’une société moderne ».Concernant les actes de violence, le président s’est exprimé : « il va falloir que les islamistes nous donnent maintenant des garanties beaucoup plus sérieuses sur leurs intentions […]. On va le voir au niveau de la Constitution. Si jamais il y a double discours, tout peut être revu », a-t-il expliqué au micro du journaliste de RFI. 

Les islamistes radicaux passent à la vitesse supérieure pour réclamer le changement dans la société tunisienne. Manifestations, réclamations, heurts et altercations sont régulièrement dénoncés dans la presse nationale et internationale. Des actions de dissuasion des salafistes se multiplient pour inciter la population à la pratique d’un islam rigoriste (interdiction de la vente d’alcool, port du voile, non-mixité dans les écoles et les universités, etc.). Dans une déclaration à la presse, le président du mouvement Nidaa Tounes (Appel de la Tunisie), l’ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi, a déclaré que la vague de violence actuelle a pour objectif « d’intimider les citoyens avant les élections ». Et il ajoute : « C’est un très mauvais tournant qui fait sombrer le pays dans la violence et l’anarchie.  »

En effet, le village Douar Hicher (une banlieue déshéritée de Tunis) a été le théâtre de heurts incessants entre salafistes et forces de l’ordre depuis l’attaque perpétrée le 31 octobre dernier contre l’unité de sécurité publique de la Manouba. Une attaque durant laquelle deux salafistes ont été tués et deux policiers blessés. Le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Khaled Tarrouche, confirme l’usage de la violence : «  Les assaillants ont usé de cocktails Molotov et ont obligé les forces de l’ordre à ouvrir le feu en usant l’artillerie vive qui a engendré le décès du muezzin de la mosquée Ennour. »

D’après certaines sources, des groupes djihadistes ont été démantelés dans les villes de l’est de l’Algérie (proche de la frontière avec la Tunisie) à Annaba et Tébessa. Une campagne de recrutement de djihadistes est également signalée par la presse. Toujours dans Marianne, Mokhtar Jebali, le président du Front des associations islamiques, déclare : « par définition, un musulman est un djihadiste. Le prophète était le plus grand des moudjahidine ».

Pis encore, selon de nombreuses sources, les salafistes tissent leur toile. Après s’être regroupés, ils s’organisent et s’entraînent pour devenir les guerriers de dieu. Selon l’agence Associated Press – citée par le mensuel français Marianne, le pays abriterait des groupes salafistes qui s’entraînent dans des camps dont l’un dans le Nord (région de Tabarka) et l’autre dans le Sud du côté de la frontières algérienne et libyenne. On parle d’un véritable arsenal enterré dans l’extrême sud du pays. Une situation qui préoccupe le pays voisin, l’Algérie, déjà meurtrie par le terrorisme islamiste pendant une longue décennie.

Plus encore, selon l’Agence France Presse (AFP), Abou Iyad, le premier responsable du mouvement Ansar al-Charia, créé en 2011, et recherché par la police tunisienne depuis l’attaque de l’ambassade le 14 septembre 2012, adopte un ton menaçant : «  Nous avons été patients et nous serons encore patients, mais attention à l’explosion de la colère. » Le nombre des djihadistes opérant dans le pays est estimé par les observateurs à 3 000 personnes.

L’entente entre les islamistes modérés et rigoristes est-elle, si rapidement, dépassée ? Les mouvements islamistes modérés et rigoristes seraient-ils alliés ou ennemis ? Le divorce va-t-il être prononcé ? À la suite des ripostes des forces de l’ordre, les militants d’Ennahda sont désormais traités de « mécréants » par les salafistes. Car, comme le confirme Stéphane Lacroix, chercheur à Sciences Po, les salafistes sont « davantage susceptibles d’encourager des débordements dans les pays où ils ne sont pas assimilés dans le jeu politique ».

Quoi qu’il en soit, l’islam politique, selon de nombreux politologues, dont Gilles Kepel, enseignant à Sciences Po et spécialiste du monde arabe, est un passage obligé dans les sociétés arabes post-révolution. Cependant, la pratique d’un islam rigoriste ne va-t-elle pas représenter la principale cause de l’échec de l’islam politique ? À l’image de la séparation de l’église et de l’État, cette phase de l’islamisation de la politique permettra-t-elle également aux sociétés arabes de séparer, enfin, la politique du religieux ?

Karima Souid, députée d’Ettakattol, déplore : « en matières de libertés et de droits humains, le préambule ne traduit en rien les valeurs et les principes pour lesquels les Tunisiens sont descendus dans la rue il y a deux ans ».

 

 

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